Du hacker du hacking de l’artiste

mardi 21 septembre 2059 86095 Partages

Du hacker du hacking de l’artiste

LEONHART BUKOVSKI @4poUser
2020

La ligne de recherche Pratiques du hacking a réuni de 2016 à 2018 Pierre Akrich (artiste), Fabrice Gallis (artiste), Tamara Lang (diplômée du DNSEP 2020 à l’EESAB site de Quimper), Karine Lebrun (artiste et enseignante à l’EESAB site de Quimper), Julie Morel (artiste et enseignante à l’EESAB site de Lorient), Jan Middelbos (travailleur polymorphe et doctorant à l’Université Rennes 2) et Stephen Wright (pratique de la théorie à l’ÉESI Angoulême – Poitiers).

À l’initiative de Karine Lebrun, les Pratiques du hacking ont pour cadre l’École Européenne Supérieure d’Art de Bretagne (EESAB) et s’inscrivent dans la continuité de l’enseignement de l’incidence de la culture numérique sur les pratiques artistiques dispensé à l’EESAB depuis 2006.

En 2015, une journée d’étude inaugurale organisée à l’EESAB site de Quimper a permis de poser les jalons des Pratiques du hacking. Alors que la ligne de recherche n’était pas encore engagée, il nous paraissait nécessaire d’étudier, dans la lignée de l’affaire Snowden, 1 les ruses et compétences que les hackers développaient pour déjouer les systèmes de contrôle avec l’intuition de rapprocher ces procédés des manières de faire des artistes.

La figure de l’artiste est souvent associée à l’anticonformisme, au rapport critique et émancipateur qu’il ou elle entretient avec la société. À la fin du 19ème et au début du 20ème siècle, l’art s’est affranchi de l’institution académique, reflet d’un art étatique, pour se défaire des normes alors en vigueur. Que ce soit selon des propos modernistes ou une position avant-gardiste, l’art s’est opposé plus ou moins radicalement à la domination capitaliste et continue de revendiquer sa faculté à libérer l’individu.

Or, loin de l’indépendance revendiquée, on ne peut que constater ces dernières années 2 la prolifération de productions artistiques conformes aux attentes d’une institution largement dépendante de la politique de l’État, elle-même largement poreuse aux effets du capitalisme. L’anticonformisme supposé s’est mué dans les faits en un art intégré à la société de consommation et de loisir comme le décrit Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la Culture et de la Communication : « L’art est devenu, c’est l’un des grands effets de la démocratisation de la culture et de la sédimentation des actions publiques, un objet culturel qui participe singulièrement au développement de la société des loisirs dont il est parfois devenu un des pôles les plus attractifs. La citation est reprise de l’article 3 de Tristan Trémeau qui démontre de manière détaillée comment le mécénat privé s’est infiltré dans les choix de la commande publique et comment les institutions ont imposé « […] économiquement et symboliquement un rapport de réification et d’instrumentalisation de l’art. » 4

« Les artistes qui nous intéressent », pour reprendre la formule de Jean-Baptiste Farkas, 5 refusent de participer à un art qui sollicite des modes d’apparition en excès, de valoriser qui sera le ou la plus visible, qui comptabilisera le plus d’expositions, de presse et d’événements, en vue de capitaliser l’attention. Au lieu de vouloir légitimer leurs pratiques et de se prêter au régime de « l’économie attentionnelle », 6 ils ou elles jouent avec des modes opératoires proches de ceux des hackers.
Il ne s’agit pas de capituler et de jouer le jeu, ni de renoncer et de stopper toutes activités artistiques, mais bien de s’infiltrer par la ruse, de s’insinuer dans « un ordre établi ». 7 Les hackers n’agissent pas à découvert et le trouble que certains entretiennent, pactisant parfois avec l’entreprise qu’ils hackent, participe à la rhétorique de l’ombre et ouvre une dialectique féconde entre le caché et le visible. Quel serait un art détaché des critères de visibilité ? Comment concilier le rapport ambigu entre le vécu et le besoin de s’exprimer des hackers ? Quels régimes de visibilité se développent dans l’ombre ? Quelles sont les figures ancestrales du hacker et les braconnages du présent ? Quelles proximités le hacker entretient avec l’artiste ? Qu’est-ce qu’un art dont le mobile est le hacking ?

À l’appui de ces premiers questionnements, la ligne de recherche débutait en 2016.
L’Espace Khiasma aux Lilas, le Phakt – centre culturel Colombier à Rennes et Practices in Remove à Paris, ont rejoint l’équipe de recherche et collaboré jusqu’en 2018 à différentes expérimentations menées avec les étudiant.e.s de l’EESAB et plusieur.e.s intervenant.e.s invité.e.s.

Pendant ces deux années, le hack nous est apparu comme un geste bien plus vaste que celui habituellement attribué au codeur informatique, offrant toute une constellation de figures, de l’acte solitaire aux mouvements collectifs, de l’anonyme à Edward Snowden.
Le hacker, tel qu’on se le représente dans l’imaginaire collectif, cultive une palette d’interprétations contrastées, désigné comme cyber-terroriste par les médias ou, dans une veine plus positive, qualifié de cyber-militant et d’hacktiviste. Au sein même des communautés des hackers, du Black hat au White, du Grey au Script kiddies, les activités diffèrent en fonction des intentions, voire même des territoires, et ne peuvent pas se ranger dans une catégorie de subjectivité politique homogène.

Du hacker, nos recherches se sont déplacées vers la notion de hacking plus ouverte aux réalités hétérogènes de nos pratiques et moins assujettie à l’image encore dominante du « mâle blanc occidental ». Il nous a également semblé nécessaire de nous affranchir de la tendance actuelle qui transforme le hacking en phénomène tourné vers l’innovation. La start-up s’est substituée au hack devenu un élément de la novlangue par un mécanisme de retournement à présent bien éprouvé. Jouer double-jeu et entretenir le trouble, déjouer les classifications, rendre moins identifiables et donc moins saisissables nos pratiques face aux tentatives d’assignation et de recontextualisation, sont autant de lignes de force qui ont contribué aux soubassements des Pratiques du hacking.

La présente publication n’est pas le compte rendu des activités conduites depuis 2015.
Elle en restitue quelques-unes et prolonge la recherche avec de nouvelles contributions d’artistes, théoricien.nes, chercheur.e.s, enseignantes et activistes.

Ce second volet met davantage en avant les pratiques féministes du hacking avec les apports de Sophie Toupin, de la brigade SCRUM et de Maïa Izzo-Foulquier, décédée fin 2019 alors que nous travaillions encore à l’élaboration du site. Artiste et activiste, elle militait au STRASS 8 et défendait une pratique artistique aux multiples identités.

Parmi les nouvelles contributions, compte aussi celle de Cédric Mong-Hy qui, à partir de son activité de la chasse aux champignons, chemine avec « l’enchevêtrement des vivants » qu’il connecte au monde des hackers.
Olivier Marbœuf revient sur les Black Code Sessions et le film Black Code / Code Noir de Louis Henderson à travers un texte qui fait écho au meurtre de l’africain américain George Floyd dans la continuité de l’histoire nécropolitique que son analyse met en perspective.
Ann Guillaume reprend la notion de « pratique ninja » au cours d’un entretien qui resitue son travail dans l’actualité de sa pratique.

Au fil des rencontres organisées pendant la recherche, Tamara Lang, étudiante jusqu’en juin 2020, nous a éclairé de son point de vue critique. Elle a choisi de verser à ce second volet un témoignage de ses années passées à l’école documenté par quelques pages extraites de son mémoire de fin d’étude. Jan Middelbos s’est emparé du format numérique de l’édition en imaginant la « BOTe secrète » à la façon des samizdats distribués sous le manteau. Fabrice Gallis retrace l’histoire de ses expériences menées depuis 2015 qu’il questionne et compare au regard d’exemples prélevés dans l’histoire de l’art. Pierre Akrich fait le récit d’actions quotidiennes qu’il étaye d’images et d’enregistrements sonores et vidéos. Julie Morel édite un ouvrage téléchargeable qui renvoie aux multiples couches d’un travail qui se dévoile dans les plis de ses variations.
Enfin, pour compléter les multiples entrées des Pratiques du hacking, les contributions de Jean-Baptiste Farkas, Stephen Wright et Karine Lebrun reprennent des moments-clés de la ligne de recherche.

L’ensemble opère comme un mouvement continu dont la dynamique ne s’arrête pas à la communication de ces pages. Le hacking est un acte que nous sommes toutes et tous en mesure de commettre.

@4po

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